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Les monarchies du Golfe feraient appel à l’Ukraine pour contrer les attaques de drones iraniens. Elles cherchent ainsi à profiter des compétences acquises par Kiev en quatre années de conflit avec la Russie, au cours duquel les drones ont changé la manière de faire la guerre.
Il y a quelque chose de presque romanesque dans cette image, le président de l’Ukraine Volodymyr Zelensky reçu avec les honneurs dans les palais du Golfe persique, accueilli par des émirs en tenue blanche, signant des accords de défense sur dix ans avec des monarchies pétrolières qui, hier encore, préféraient ne pas choisir de camp. Zelensky n'est plus le mendiant d'armes qui faisait antichambre à Washington ou Bruxelles. Il est devenu, presque par la force des choses, un fournisseur de sécurité.
Pour comprendre ce renversement, il faut revenir à ce qui fait la spécificité tragique de l'Ukraine dans ce conflit, elle a subi, pendant quatre ans, des attaques de drones en masse que personne d'autre sur la planète n'a eu à affronter à cette échelle. Des centaines par nuit. Des milliers par mois. Des appareils iraniens fabriqués sous licence russe, les Shahed rebaptisés Geran, qui traversent le ciel de Kiev comme une pluie mécanique et obstinée. Face à cela, les Ukrainiens n'ont pas eu le luxe de la théorie. Ils ont innové, bricolé, industrialisé. Ils ont inventé des drones intercepteurs qui coûtent mille dollars et abattent des engins qui en valent trente mille. Ils ont construit des réseaux de détection acoustique, des équipes mobiles de tir rapide, des protocoles de guerre électronique affinés semaine après semaine au contact de l'ennemi réel.
Cette expérience, personne d'autre ne la possède. Ni les Américains, ni les Britanniques, ni les Saoudiens. Et c'est précisément cette expérience que l'Iran, en déclenchant sa guerre de drones contre les États du Golfe à partir de fin février 2026, a rendue soudainement précieuse à une région entière.
La guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran a commencé comme beaucoup de conflits modernes, dans une relative incompréhension des armes qui allaient dominer le terrain. Les Américains avaient leurs Patriots, leurs THAAD, leurs F-35. Ils savaient intercepter des missiles balistiques à haute altitude. Ce qu'ils ne savaient pas faire ce que personne dans le Golfe ne savait faire c'était arrêter des essaims de Shahed volant bas, lentement, en nombre. Des appareils à trente mille dollars que l'on abat avec des missiles à deux millions. L'asymétrie est brutale. En 3 jours de conflit, plus de 800 missiles Patriot avaient été tirés, davantage que tout ce que l'Ukraine avait reçu en 4 ans de guerre.
Ce chiffre, Zelensky l'a répété devant les caméras avec une pointe d'ironie qui n'échappait à personne. Lui qui suppliait depuis des mois pour quelques dizaines de ces intercepteurs, observait ses alliés les brûler par centaines pour abattre des cibles qui auraient pu être neutralisées autrement, moins cher, plus efficacement, avec les méthodes ukrainiennes.
"L'expertise, ce n'est pas un drone, c'est une compétence, une stratégie, un système dans lequel le drone n'est qu'un élément de la défense" (Volodymyr Zelensky, mars 2026).
Ce que l'Ukraine a développé n'est pas un gadget. C'est une doctrine. Une façon d'organiser la défense aérienne autour de la détection précoce, de la mobilité, de la saturation en réponse plutôt que de la frappe de précision onéreuse. Les 228 spécialistes ukrainiens sont aujourd'hui déployés en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Qatar, en Jordanie et au Koweït. Le 12 mars 2026, des opérateurs venus d'Ukraine ont abattu plusieurs Shahed-136 iraniens au-dessus de Dubaï, première interception documentée par des Ukrainiens hors de leur propre territoire. Quelques jours plus tard, Zelensky signait un accord de défense 10 ans avec Arabie saoudite, puis un autre avec Qatar.
Mais pour saisir toute la saveur géopolitique de ce moment, il faut se souvenir de ce qui s'est passé à Washington en août 2025. Zelensky s'y était rendu avec une présentation PowerPoint, sobrement intitulée, selon Axios qui l'a obtenue en exclusivité, montrant comment les drones intercepteurs ukrainiens pourraient protéger les forces américaines dans une guerre au Moyen-Orient. L'administration Trump avait balayé l'offre d'un revers de main. 7 mois plus tard, les Shahed iraniens tuaient des soldats américains dans le Golfe et le Pentagone se retrouvait à faire antichambre à Kyiv. Deux responsables américains ont qualifié ce rejet d'une des plus grandes erreurs tactiques de l'administration depuis le début du conflit avec l'Iran.
Il y a quelque chose de presque shakespearien là-dedans. En mars 2025, Trump et Vance humiliaient Zelensky dans le Bureau ovale devant les caméras du monde entier, lui reprochait de ne pas être assez reconnaissant, lui coupait l'aide militaire. Et ce même Trump qui, un an plus tard, répondait à la presse à propos de l'aide ukrainienne, "Certainement, je prendrai de l'aide de n'importe quel pays." La roue de la dépendance avait tourné.
Car pendant que Washington se désengageait, plus un dollar de nouvelle aide militaire depuis le 9 janvier 2025, un budget de défense qui ramenait le soutien à l'Ukraine de 14 milliards à 400.000 millions en un an, l'Ukraine, elle, ne restait pas passive. Elle cherchait d'autres alliés, d'autres marchés, d'autres leviers. Elle transformait sa douleur en capital.
La logique stratégique de Zelensky est en réalité d'une cohérence remarquable, même si elle peut paraître audacieuse à ceux qui voient encore l'Ukraine comme un simple théâtre de la rivalité russo-américaine. En aidant les pays du Golfe, il frappe l'Iran à sa source et l'Iran, c'est le fournisseur de drones de la Russie. Chaque Shahed abattu au-dessus de Riyad est une ressource de moins pour le front de Zaporijia. Chaque expert ukrainien qui améliore la défense aérienne émiratie contribue à affaiblir le complexe militaro-industriel qui alimente Moscou.
Mais au-delà de cette arithmétique militaire, il y a quelque chose de plus profond. L'Ukraine est en train de réécrire sa place dans le monde. Ces monarchies du Golfe qui, depuis 2022, s'abstenaient sagement aux votes de l'ONU, qui entretenaient des relations commerciales florissantes avec Moscou, qui refusaient de choisir, ces mêmes monarchies signent désormais avec l'Ukraine des accords de coproduction d'armements pour 10 ans, avec des lignes de production à construire sur leur territoire. Ce sont des partenariats économiques, mais ce sont aussi des ancrages politiques. Il est infiniment plus difficile de rester neutre quand on partage une usine de drones avec l'une des parties.
À Genève, en février 2026, Zelensky négociait un cessez-le-feu avec les Russes et les Américains sous la médiation américaine, dans une position que Trump décrivait encore, quelques mois plus tôt, comme celle d'un pays "sans cartes à jouer". Mais un pays qui vient d'abattre des drones iraniens à Dubaï, qui a signé 3 accords de défense décennaux dans le Golfe, dont l'armée tient la ligne face à une Russie qui a lancé plus de drones en mars 2026 que dans n'importe quel mois depuis le début de l'invasion ce pays a des cartes. Moins que la Russie, peut-être. Moins que les États-Unis, certainement. Mais bien plus que ce que l'on croyait il y a un an.
Ce qui se joue ici dépasse la guerre ukrainienne elle-même. C'est une démonstration, grandeur nature, que la guerre des drones a fondamentalement changé la hiérarchie du savoir militaire. Une grande puissance avec des porte-avions et des missiles hypersoniques peut être dépassée tactiquement par un pays qui sait coordonner des intercepteurs à mille dollars. L'expertise, désormais, ne se mesure plus en budgets. Elle se mesure en nuits passées sous les essaims.
L'Ukraine a passé 4 ans sous ces essaims. Et elle est en train de le faire savoir.







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